René CHAR_Albert CAMUS:Correspondances(1957)

René CHAR à Albert CAMUS
Le 14 septembre 1957
Un peu, où êtes-vous, cher Albert ?
J'ai la sensation cruelle,tout à coup, de vous avoir perdu. Le Temps se fait en forme de hâche.
À quand?
Votre
Albert CAMUS à René CHAR
Le 17 septembre 1957
Cher René,
Je suis en Normandie avec mes enfants, près de Paris en somme, et plus près de vous par le cœur. Le temps ne sépare, il n'est lâche que pour les séparés -Sinon, il est fleuve, qui porte, du même mouvement. Nous nous ressemblons beaucoup et je sais qu'il arrive qu'on ait envie de "disparaître", de n'être rien en somme. Mais vous disparaîtrez pendant dix ans que vous retrouveriez en moi la même amitié, aussi jeune qu'il a des années quand je vous ai découvert en même temps que votre œuvre. Et je ne sais pourquoi, j'ai le sentiment qu'il en est de même pour vous, à mon égard. Quoi qu'il en soit, je voudrais que vous vous sentiez toujours libre et d'une liberté confiante, avec moi.
Plus je vieillis et plus je trouve qu'on ne peut vivre qu'avec les êtres qui vous libèrent, qui vous aiment d'une affection aussi légère à porter que forte à éprouver. La vie d'aujourd'hui est trop dure, trop amère, trop anémiante, pour qu'on subisse encore de nouvelles servitudes, venus de qui on aime. À la fin, on mourrait de chagrin, littéralement. Et il faut que nous vivions, que nous trouvions les mots, l'élan, la réflexion, qui fondent une joie, la joie. Mais c'est ainsi que je suis votre ami, j'aime votre bonheur, votre liberté, votre aventure en un mot, et je voudrais être pour vous le compagnon dont on est sûr, toujours.
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