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Articles avec #poemes tag

Les lois

Publié le par fethiok

Chapitre XII


 

Les lois

 
 

Puis un juriste dit, Mais qu'en est-il des nos Lois, maître ?

Et il répondit :

Vous vous délectez à établir des lois,

Mais vous éprouvez un délice plus grand encore à les violer.

Tels des enfants jouant au bord de l'océan, qui construisent avec persévérance des châteaux de sable, puis les détruisent en riant.

Mais pendant que vous construisez vos châteaux de sable, l'océan apporte d'avantage de sable à la plage,

Et quand vous les détruisez, l'océan rit avec vous.

En vérité, l'océan rit toujours avec l'innocent.

Mais que dire de ceux pour qui la vie n'est pas un océan, et pour qui les lois humaines ne sont pas des châteaux de sable,

Mais pour qui la vie est une roche, et la loi un ciseau avec lequel ils voudraient la tailler à leur propre image ?

Que dire du paralysé qui hait les danseurs ?

Que dire du bœuf qui aime son joug, et pour qui l'élan et le daim de la forêt sont des choses égarées et vagabondes ?

Que dire du vieux serpent qui ne peut plus perdre sa peau, et pour qui tous les autres sont nus et sans pudeur ?

Et de celui qui arrive le premier à la fête du mariage et qui, repu et fatigué, s'en va clamant que toutes les fêtes sont des forfaitures et les convives des hors-la-loi ?

Que dirais-je d'eux sinon qu'ils se tiennent aussi dans la lumière, mais tournent le dos au soleil ?

Ils ne voient que leurs ombres, et leurs ombres sont leurs lois.

Et que signifie le soleil pour eux, si ce n'est ce qui projette les ombres ?

Et qu'est-ce que reconnaître les lois, sinon se baisser et tracer leurs ombres sur le sol ?

Mais vous qui marchez face au soleil, quelles images dessinées sur le sol peuvent vous arrêter ?

Vous qui voyagez avec le vent, quelle girouette dirigera votre course ?

Quelle loi de l'homme vous contraindra, si vous ne brisez votre joug sur aucune porte de prison faite par l'homme ?

Quelle loi craindrez-vous, si vous dansez et ne trébuchez sur aucune chaîne de fer forgée par l'homme ?

Et qui pourra vous mener en justice, si vous arrachez vos vêtements et ne les laissez dans aucun chemin tracé par l'homme ?

Peuple d'Orphalese, vous pouvez assourdir le tambour, et relâcher les cordes de la lyre, mais qui pourra interdire à l'alouette de chanter ?

 

Gibran KHALLIL

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Les crimes et les châtiments

Publié le par fethiok

Chapitre XI



 

Le crime et les chatiments

 
Alors un des juges de la cité se leva et dit, Parle-nous du Crime et du Châtiment.

Et il répondit, disant :

 

C'est quand votre esprit erre au gré du vent,

Que vous, seul et imprudent, causez préjudice à autrui et par conséquent à vous-même.

Et pour ce préjudice, vous devez frapper et attendre dans le dédain à la porte des élus.

Comme l'océan est votre moi-divin ;

Il demeure à jamais immaculé.

Et comme l'éther il ne soulève que ceux qui ont des ailes.

Comme le soleil est votre moi-divin ;

Il ne sait rien des tunnels de la taupe, ni ne cherche dans les trous des serpents.

Mais votre moi-divin ne réside pas seul dans votre être.

Beaucoup en vous est encore humain, et beaucoup en vous n'est pas encore humain,

Mais comme un nain informe qui marche endormi dans la brume, à la recherche de son propre éveil.

Et de l'humain en vous je voudrais parler maintenant.

Car c'est lui et non votre moi-divin, ni le nain dans la brume, qui connaît le crime et le châtiment du crime.

Souvent je vous ai entendu parler de celui qui a commis une faute comme s'il n'était pas l'un de vous, mais un étranger parmi vous et un intrus dans votre monde.

Mais je vous le dis, de même que le saint et le juste ne peuvent s'élever au-dessus de ce qu'il y a de plus élevé en chacun d'entre nous,

De même, le malin et le faible ne peuvent sombrer aussi bas que ce qu'il y a aussi en nous de plus vil.

Et de même qu'une seule feuille ne jaunit qu'avec l'assentiment silencieux de l'arbre tout entier,

Le fautif ne peut commettre de fautes sans la volonté secrète de vous tous.

Comme une procession, vous marchez ensemble vers votre moi-divin.

Vous êtes le chemin et les voyageurs.

Et lorsque l'un de vous chute, il chute pour ceux qui sont derrière lui, les prévenant de la pierre qui l'a fait trébucher.

Oui, et il tombe pour ceux qui sont devant lui qui, bien qu'ayant le pied plus agile et plus sûr, n'ont cependant pas écarté la pierre.

Et ceci encore, dussent ces mots peser lourdement sur vos cœurs :

Le meurtre n'est pas inexplicable pour celui qui en est la victime.

Et celui qui a été dérobé n'est pas irréprochable d'avoir été volé.

Et le juste n'est pas innocent des méfaits du méchant,

Et celui dont les mains sont pures n'est pas intact des actes du félon.

Oui, le coupable est souvent la victime de celui qu'il a blessé.

Et plus souvent encore, le condamné porte le fardeau de l'innocent et de l'irréprochable.

 Vous ne pouvez séparer le juste de l'injuste et le coupable de l'innocent ;

Car ils se tiennent unis devant la face du soleil, comme le fil noir et blanc tissés ensemble.

Et quand le fil noir rompt, le tisserand examine le tissu tout entier, ainsi que son métier.

Si l'un d'entre vous mène devant le juge la femme infidèle,

Qu'il mette aussi en balance le cœur de son mari, et mesure son âme avec circonspection.

Et que celui qui voudrait fouetter l'offenseur, considère l'âme de celui qui est offensé.

Si l'un de vous punit au nom de la droiture et plante sa hache dans l'arbre tordu, qu'il en regarde les racines ;

Et en vérité, il trouvera les racines du bien et du mal, du fécond et du stérile, entremêlées ensemble dans le cœur silencieux de la terre.

Et vous, juges qui voulez être justes.

Quel jugement prononcez-vous à l'encontre de celui qui, bien qu'honnête en sa chair est voleur en esprit ?

Quelle sanction imposez-vous à celui qui tue dans la chair alors que son propre esprit a été tué ?

Et comment poursuivez-vous celui qui dans ses actes trompe et oppresse,

Mais qui est lui-même affligé et outragé ?

Et comment punirez-vous ceux pour qui le remords est déjà plus grand que leurs méfaits ?

Le remords n'est-il pas la justice rendue par cette loi même que vous voulez servir ?

Cependant, vous ne pouvez pas infliger le remords à l'innocent ni en libérer le cœur du coupable.

Inconsciemment il appellera dans la nuit, afin que les hommes se réveillent et se considèrent.

Et vous qui voulez comprendre la justice, comment le ferez-vous sans regarder toutes choses en pleine lumière ?

Alors seulement vous saurez que l'homme droit et le déchu sont un seul homme debout dans le crépuscule, entre la nuit de son moi-nain et le jour de son moi-divin.

Et que la clef de voûte du temple n'est pas plus haute que la pierre la plus profonde de ses fondations.
                     

 

                                            Gibran Khalil

 

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L'achat et la vente

Publié le par fethiok

Chapitre X


 

L'achat et la vente

 

 

Et un marchand dit, Parle-nous d'Acheter et de Vendre.

Et il répondit et dit :

Pour vous la terre produit ses fruits, et vous ne serez jamais dans le besoin si vous savez comment emplir vos mains.

C'est dans l'échange des dons de la terre que vous trouverez l'abondance et serez satisfaits.

Pourtant, s'il n'est fait avec amour et aimable justice, l'échange peut conduire les uns à l'avidité et les autres à la famine.

Quand, sur la place du marché, vous travailleurs de la mer, des champs et des vignes, rencontrez les tisserands, les potiers et les cueilleurs d'épices -

Invoquez alors le maître esprit de la terre, qu'il vienne au milieu de vous et sanctifie les poids et les mesures qui comparent valeur contre valeur.

Et ne tolérez pas que ceux dont les mains sont stériles prennent part à vos transactions, eux qui vendent leurs mots contre votre travail.

A ceux-là vous pourriez dire :

"Viens avec nous dans le champ, ou va avec nos frères à la mer et jette ton filet ;

Car la terre et la mer seront généreux avec toi comme avec nous."

Et s'il vient des chanteurs, des chanteuses et des joueurs de flûte - achetez de leurs offres aussi.

Car eux aussi recueillent les fruits et l'encens et ce qu'ils vous apportent, bien que façonné de rêves, sont des vêtements et de la nourriture pour votre âme.

Et avant de quitter la place du marché, veillez à ce que personne ne parte les mains vides.

Car le maître esprit de la terre ne dormira pas en paix au gré du vent, jusqu'à ce que les besoins du moindre d'entre vous ne soient satisfaits.

 

                                        Gibran KHALIL

 

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Les vêtements

Publié le par fethiok

Chapitre IX

Les  vetements

 

 

Et le tisserand dit, Parlez-nous des Vêtements.

Et il répondit :

Vos vêtements dissimulent une grande part de votre beauté, mais ne cachent pas ce qui est laid.

Et bien que vous cherchez dans les habits la liberté de votre intimité, vous pouvez y trouver un harnais et une chaîne.

Puisse votre être rencontrer le soleil et le vent avec plus de votre chair, et moins de vos effets.

Car la souffle de la vie est dans la lumière du soleil, et la main de la vie est dans le vent.

Certains d'entre vous disent : "C'est le vent du nord qui a tissé les habits que nous portons".

Et je dis, Oui, ce fut le vent du nord,

Mais la honte fut son métier, et l'amollissement du corps son fil.

Et quand son ouvrage fut terminé, il rit dans la forêt.

N'oubliez jamais que la pudeur est un bouclier contre le regard impur.

Et que lorsque l'impur ne sera plus, que deviendra la pudeur, si ce n'est une entrave et une souillure de l'esprit ?

Et n'oubliez pas que la terre se délecte de sentir vos pieds nus et que les vents n'attendent que de jouer avec votre chevelure.

 

Gibran KHALILGibran

 جبران خليل جبران




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Les maisons

Publié le par fethiok

Chapitre VIII


 

Les maisons

 

 

Alors un maçon vint et dit, Parlez nous des Maisons.

Et il répondit et dit :

Construisez dans votre imaginaire une retraite dans le désert, avant de bâtir une maison dans l'enceinte de la ville.

Car de même que vous vous en retournez chez vous au crépuscule, ainsi en est-il du voyageur qui est en vous, l'éternel isolé et solitaire.

Votre maison est votre corps déployé.

Elle s'épanouit au soleil et dort dans le silence de la nuit ; et ne reste pas sans rêves. Votre maison ne rêve-t-elle pas, et rêvant, quitte la ville pour la forêt ou le sommet de la colline ?

O, si je pouvais rassembler vos maisons dans ma main et tel un semeur les éparpiller dans la forêt ou dans la prairie.

Que les vallées soient vos rues et les verts sentiers vos allées, que vous puissiez vous chercher à travers les vignes, et revenir avec les senteurs de la terre dans vos vêtements.

Mais le temps pour ces choses n'est pas encore venu.

Dans leur peur, vos aïeux vous ont rassemblés trop près les uns des autres. Et cette peur durera encore un peu. Encore un peu, les murs de vos cités sépareront vos foyers de vos champs.

Et dites-moi, peuple d'Orphalese, qu'avez vous dans ces maisons ? Que gardez-vous derrière ces portes verrouillées ?

Avez-vous la paix, la force tranquille qui révèle votre puissance ?

Avez-vous des souvenirs, ces voûtes scintillantes qui enjambent les sommets de l'esprit ?

Avez-vous la beauté, qui mène le cœur des choses façonnées dans le bois et la pierre vers la montagne sainte ?

Dites-moi, avez-vous ces choses en vos demeures ?

Ou n'avez-vous que le confort, ou la convoitise du confort, cette chose furtive qui se glisse dans la maison comme un invité, puis devient un hôte, et puis un maître ?

Oui, et il devient dompteur qui avec fourche et fouet fait des pantins de vos plus généreux désirs.

Bien que ses mains soient de velours, son cœur est de fer.

Il vous berce jusqu'au sommeil, afin de rester à votre chevet et se moquer de la dignité de la chair.

Il se moque de vos sens qui sont robustes, et les couche dans l'ouate comme des vases fragiles.

En vérité, le désir du confort assassine l'ardeur de l'âme, et suit en ricanant ses funérailles.

Mais vous, enfants des espaces, vous dont le repos est toujours tourmenté, vous ne serez ni capturés ni domptés.

Votre maison ne sera pas une ancre, mais un mât.

Elle ne sera pas une étoffe chatoyante qui couvre une plaie, mais une paupière qui protège l'œil.

Vous ne replierez pas vos ailes afin de pouvoir franchir les portes, ni ne courberez vos têtes de sorte qu'elles ne heurtent le plafond, ni ne craindrez de respirer, de peur que les murs ne se fissurent et tombent.

Vous ne résiderez pas dans des tombes faites par les morts pour les vivants.

Et même regorgeant de magnificence et de splendeur, votre maison ne retiendra pas votre secret, ni n'abritera vos désirs.

Car ce qui est illimité en vous demeure dans le palais du ciel, dont la porte est la brume du matin, et dont les fenêtres sont les chants et les silences de la nuit.

 

         Gibran KHALIL

 

Vienne 0131

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La joie et la tristesse

Publié le par fethiok

Chapitre VII


 

La joie et la tristesse

 

 

Une femme dit alors : Parle-nous de la Joie et de la Tristesse.

Il répondit :

Votre joie est votre tristesse sans masque.

Et le même puits d'où jaillit votre rire a souvent été rempli de vos larmes.

Comment en serait-il autrement ?

Plus profonde est l'entaille découpée en vous par votre tristesse, plus grande est la joie que vous pouvez abriter.

La coupe qui contient votre vin n'est-elle pas celle que le potier flambait dans son four ?

Le luth qui console votre esprit n'est-il pas du même bois que celui creuse par les couteaux ?

Lorsque vous êtes joyeux, sondez votre coeur, et vous découvrirez que ce qui vous donne de la joie n'est autre que ce qui causait votre tristesse.

Lorsque vous êtes triste, examinez de nouveau votre coeur. Vous verrez qu'en vérité vous pleurez sur ce qui fit vos délices.

Certains parmi vous disent : La joie est plus grande que la tristesse", et d'autres disent: "Non, c'est la tristesse qui est la plus grande.

Moi je vous dit qu'elles sont inséparables.

Elles viennent ensemble, et si l'une est assise avec vous, à votre table, rappelez-vous que l'autre est endormie sur votre lit.

En vérité, vous êtes suspendus, telle une balance, entre votre tristesse et votre joie.

Il vous faut être vides pour rester immobiles et en équilibre.

Lorsque le gardien du trésor vous soulève pour peser son or et son argent dans les plateaux, votre joie et votre tristesse s'élèvent ou retombent.

 

                                                                    Gibran KHALIL

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Le travail

Publié le par fethiok

Chapitre VI


 

Le travail

 

 

Alors un laboureur dit, Parle-nous du Travail.

Et il répondit, disant :

Vous travaillez afin de marcher au rythme la terre et de l'âme de la terre.

Car être oisif est devenir étranger aux saisons, et s'écarter de la procession de la vie, qui marche avec majesté et en une fière soumission vers l'infini.

Quand vous travaillez, vous êtes une flûte dont le cœur transforme en musique le chuchotement des heures.

Qui parmi vous voudrait être un roseau muet et silencieux, alors que le monde entier chante à l'unisson ?

On vous a toujours dit que le travail est une malédiction et que le labeur est une malchance.

Mais je vous le dis, quand vous travaillez, vous accomplissez une part du rêve le plus ancien de la terre, qui vous fut assignée lorsque ce rêve naquit.

Et en vous gardant proche du travail, vous êtes dans le véritable amour de la vie.

Et aimer la vie par le labeur est devenir intime avec le plus profond secret de la vie.

Mais si dans votre souffrance, vous considérez la naissance comme une affliction, et le poids de la chair comme une malédiction inscrite sur votre front, alors je réponds que rien d'autre que la sueur de votre front peut laver ce qui y est inscrit.

On vous a dit aussi que la vie est obscurité, et dans votre lassitude vous répétez ce que disent les las.

Et je vous dis que la vie est en effet obscure sauf là où il y a élan,

Et tout élan est aveugle sauf là où il y a la connaissance.

Et toute connaissance est vaine sauf là où il y a le travail,

Et tout travail est futile sauf là où il y a l'amour ;

Et quand vous travaillez avec amour vous attachez votre être à votre être, et vous aux autres, et vous à Dieu.

Et que veut dire travailler avec amour ?

C'est tisser une étoffe avec un fil tiré de votre cœur, comme si votre bien-aimé devait porter cette étoffe.

C'est bâtir une maison avec affection, comme si votre bien-aimé devait résider dans cette maison.

C'est semer le grain avec tendresse, et récolter la moisson dans la joie, comme si votre bien-aimé devait en manger le fruit.

C'est insuffler dans toutes les choses que vous fabriquez l'essence de votre esprit.

Et savoir que tous les morts vénérables se tiennent près de vous et regardent.

Je vous ai souvent entendu dire, comme si vous parliez dans votre sommeil, "Celui qui travaille le marbre, et dévoile dans la pierre la forme de son âme, est plus noble que celui qui laboure la terre.

Et celui qui s'empare de l'arc-en-ciel pour l'étendre sur une toile à l'image d'un homme, vaut plus que celui qui fabrique des sandales pour nos pieds."

Mais je dis, non en mon sommeil, mais dans le plein éveil du milieu du jour, que le vent ne parle pas avec plus de tendresse au chêne géant qu'au moindre des brins de l'herbe ;

Et que seul est grand celui qui, par son propre amour, métamorphose la voix du vent en un chant plus doux.

Le travail est l'amour rendu visible.

Et si vous ne pouvez travailler avec amour mais seulement avec dégoût, il vaut mieux quitter votre travail et vous asseoir à la porte du temple et recevoir l'aumône de ceux qui travaillent dans la joie.

Car si vous faites le pain avec indifférence, vous faites un pain amer qui n'apaise qu'à moitié la faim de l'homme.

Et si vous pressez le raisin de mauvaise grâce, votre rancune distille un poison dans le vin.

Et si vous chantez comme les anges, mais n'aimez pas le chant, vous voilez aux oreilles de l'homme les voix du jour et les voix de la nuit.

 

                                                                                                                   Khalil GIBRAN

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L'invitation au voyage.

Publié le par fethiok

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Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
- Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

                                                             Charles Baudelaire

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La Boisson et la nourriture

Publié le par fethiok

Chapitre V

 

Puis un vieil homme, un aubergiste, dit, Parle-nous du Manger et du Boire.

Et il dit :

Puissiez-vous vivre du parfum de la terre, et comme une plante être rassasié de lumière.

Mais comme vous devez tuer pour manger, et dérober au nouveau-né le lait de sa mère pour étancher votre soif, faites-en alors un acte d'adoration.

Et que votre table s'érige comme un autel sur lequel le pur et l'innocent de la forêt et de la plaine sont sacrifiés pour ce qui est plus pur et encore plus innocent en l'homme.

Lorsque vous tuez un animal, dites-lui en votre cœur :

"Par cette même puissance qui te donne la mort, je suis mis à mort également ; et je serai aussi dévoré.

Car la loi qui t'a livré entre mes mains me livrera à une main encore plus puissante.

Ton sang et mon sang ne sont autre que la sève qui nourrit l'arbre des cieux."

Et quand vous croquez une pomme à pleines dents, dites lui en votre cœur :

"Tes graines vivront en mon corps,

Et les bourgeons de tes lendemains s'épanouiront dans mon cœur,

Et ton parfum sera mon haleine,

Et ensemble nous nous enchanterons en toutes saisons".

Et à l'automne, quand vous vendangez le raisin de votre vigne pour l'apporter au pressoir, dites en votre cœur :

"Je suis aussi une vigne, et mes fruits seront récoltés pour être pressés,

Et comme un vin nouveau je serai conservé dans d'éternelles amphores".

Et en hiver, lorsque vous tirez le vin, qu'il y ait en votre cœur un chant pour chaque coupe ;

Et qu'il y ait dans ce chant une pensée pour les jours d'automne, et pour la vigne, et pour le pressoir.

 

                                                                                  Khalil GIBRAN

 

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Le don

Publié le par fethiok

Chapitre IV

 

Alors un homme riche dit, Parlez-nous du Don.

Et il répondit :

Vous donnez, mais bien peu quand vous donnez de vos possessions.

C'est lorsque vous donnez de vous-même que vous donnez véritablement.

Car que sont vos possessions, sinon des choses que vous conservez et gardez par peur d'en avoir besoin le lendemain ?

Et demain, qu'apportera demain au chien trop prévoyant qui enterre ses os dans le sable sans pistes, tandis qu'il suit les pèlerins dans la ville sainte ?

Et qu'est-ce que la peur de la misère sinon la misère elle-même ?

La crainte de la soif devant votre puits qui déborde n'est-elle pas déjà une soif inextinguible ?

Il y a ceux qui donnent peu de l'abondance qu'ils possèdent - et ils le donnent pour susciter la gratitude et leur désir secret corrompt leurs dons.

Et il y a ceux qui possèdent peu et qui le donnent en entier.

Ceux-là ont foi en la vie et en la générosité de la vie, et leur coffre ne se vide jamais.

Il y a ceux qui donnent avec joie, et cette joie est leur récompense.

Et il y a ceux qui donnent dans la douleur, et cette douleur est leur baptême.

Et il y a ceux qui donnent et qui n'en éprouvent point de douleur, ni ne recherchent la joie, ni ne donnent en ayant conscience de leur vertu.

Ils donnent comme, là bas, le myrte exhale son parfum dans l'espace de la vallée.

Par les mains de ceux-là Dieu parle, et du fond de leurs yeux Il sourit à la terre.

Il est bon de donner lorsqu'on vous le demande, mais il est mieux de donner quand on vous le demande point, par compréhension ;

Et pour celui dont les mains sont ouvertes, la quête de celui qui recevra est un bonheur plus grand que le don lui-même.

Et n'y a-t-il rien que vous voudriez refuser ?

Tout ce que vous possédez, un jour sera donné ;

Donnez donc maintenant, afin que la saison du don soit la vôtre et non celle de vos héritiers.

Vous dites souvent : "Je donnerai, mais seulement à ceux qui le méritent".

Les arbres de vos vergers ne parlent pas ainsi, ni les troupeaux dans vos pâturages.

Ils donnent de sorte qu'ils puissent vivre, car pour eux, retenir est périr.

Assurément, celui qui est digne de recevoir ses jours et ses nuits est digne de recevoir tout le reste de vous.

Et celui qui mérite de boire à l'océan de la vie mérite de remplir sa coupe à votre petit ruisseau.

Et quel mérite plus grand peut-il exister que celui qui réside dans le courage et la confiance, et même dans la charité, de recevoir ?

Et qui êtes-vous pour qu'un homme doive dévoiler sa poitrine et abandonner sa fierté, de sorte que vous puissiez voir sa dignité mise à nu et sa fierté exposée ?

Veillez d'abord à mériter vous même de pouvoir donner, et d'être un instrument du don.

Car en vérité c'est la vie qui donne à la vie - tandis que vous, qui imaginez pouvoir donner, n'êtes rien d'autre qu'un témoin.

Et vous qui recevez - et vous recevez tous - ne percevez pas la gratitude comme un fardeau, car ce serait imposer un joug à vous même, comme à celui qui donne.

Elevez-vous plutôt avec celui qui vous a donné par ses offrandes, comme avec des ailes.

Car trop se soucier de votre dette est douter de sa générosité, qui a la terre bienveillante pour mère, et Dieu pour père.

 

                                                                                                    Khalil Gibran

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