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Articles avec #poemes tag

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Publié le par fethiok

Tout est affaire de décor
Changer de lit changer de corps
À quoi bon puisque c'est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m'éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j'ai cru trouver un pays.

Coeur léger coeur changeant coeur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut-il faire de mes jours
Que faut-il faire de mes nuits
Je n'avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
Je m'endormais comme le bruit.

C'était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d'épaule
La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j'y tenais mal mon rôle
C'était de n'y comprendre rien

Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent

Dans le quartier Hohenzollern
Entre La Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne
Fleurissaient les seins de Lola
Elle avait un coeur d'hirondelle
Sur le canapé du bordel
Je venais m'allonger près d'elle
Dans les hoquets du pianola.

Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke.

Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent.

Elle était brune elle était blanche
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
Et la semaine et le dimanche
Elle ouvrait à tous ses bras nus
Elle avait des yeux de faïence
Elle travaillait avec vaillance
Pour un artilleur de Mayence
Qui n'en est jamais revenu.

Il est d'autres soldats en ville
Et la nuit montent les civils
Remets du rimmel à tes cils
Lola qui t'en iras bientôt
Encore un verre de liqueur
Ce fut en avril à cinq heures
Au petit jour que dans ton coeur
Un dragon plongea son couteau

Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent.

                                                Louis ARAGON (1897-1982)aragon1

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"Rien

Publié le par fethiok

Rien,
C’est un mot qui fuit
D’une vertèbre à l’autre.
Rien,
C’est une brindille
Qui casse sous la joue.
Rien,
C’est dans un rocher
Un peu de mer qui brûle.
Rien,
C’est la liberté
Qui blesse vos pieds nus. »

 

Jean Sénac (1926- 1973)

Jean Sénac naît à Béni-Saf en Oranie (Algérie) le 29 novembre 1926. Originaire de Catalogne, son grand-père maternel, Juan Comma, était venu en Algérie travailler à la mine de fer de Béni-Saf. Jean Sénac qui n'a pas connu son père, peut-être gitan, porte le nom de sa mère, Jeanne Comma (1887-1965), jusqu'à l'âge de cinq ans et sa reconnaissance par Edmond Sénac. Son premier poème date de février 1941 et sa première publication de novembre 1942.
Il est assassiné à Alger dans la nuit du 29 au 30 août 1973, son meurtre demeurant non élucidé.


« Algérien ou Français » ?  Algérien à coup sûr si on considère que cette nationalité fut par Sénac revendiquée. Il chante la lutte révolutionnaire en qui il met toute son espérance par sa capacité de créer un monde de beauté et de fraternité, dans une Algérie ouverte à toutes les cultures. Il y associe son propre combat : recherche d'identité profonde, à la fois personnelle et culturelle, et sa lutte pour faire accepter son homosexualité : « Ce pauvre corps aussi/ Veut sa guerre de libération »

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Printemps

Publié le par fethiok

Voici donc les longs jours, lumière, amour, délire !
Voici le printemps ! mars, avril au doux sourire,
Mai fleuri, juin brûlant, tous les beaux mois amis !
Les peupliers, au bord des fleuves endormis,
Se courbent mollement comme de grandes palmes ;
L'oiseau palpite au fond des bois tièdes et calmes ;
Il semble que tout rit, et que les arbres verts
Sont joyeux d'être ensemble et se disent des vers.
Le jour naît couronné d'une aube fraîche et tendre ;
Le soir est plein d'amour ; la nuit, on croit entendre,
A travers l'ombre immense et sous le ciel béni,
Quelque chose d'heureux chanter dans l'infini.

 

 

Victor HUGO

 

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Epilogue du livre"Le Prophète" de Gibran KHALIL

Publié le par fethiok

Et maintenant, le soir était là.

Et Almitra la voyante dit, Béni soit ce jour et ce lieu, et ton esprit qui a parlé.

Et il répondit,

Etait-ce moi qui parlait ?

N'étais-je pas aussi un auditeur ?

Puis il descendit les marches du Temple et tout le peuple le suivi. Et il atteignit son navire et se tint sur le pont.

Et faisant de nouveau face au peuple, il éleva la voix et dit :

Peuple d'Orphalese, le vent m'invite à vous quitter.

Ma hâte est moins grande que celle du vent, mais je dois partir.

Nous, les vagabonds, toujours en quête de la voie la plus isolée, nous ne commençons nul jour là où nous avons fini un autre, et aucun lever de soleil ne nous trouve là ou son coucher nous a laissés.

Même alors que la terre sommeille, nous voyageons.

Nous sommes les graines de la plante tenace, et c'est dans notre maturité et dans la plénitude de notre cœur que nous sommes livrés au vent et dispersés.

Brefs ont été mes jours parmi vous, et plus brèves encore les paroles que j'ai prononcées.

Mais si ma voix doit s'estomper à vos oreilles, et mon amour disparaître de votre mémoire, alors je reviendrai à vous,

Et avec un cœur plus riche, et des lèvres plus fidèles à l'esprit je parlerai,

Oui, je reviendrai avec la marée,

Et bien que la mort puisse me cacher, et le plus grand silence m'envelopper, une fois encore je rechercherai votre compréhension.

Et ma recherche ne sera pas vaine.

Si ce que j'ai dit recèle une vérité, cette vérité se révélera d'une voix plus claire, et en mots plus familiers avec vos pensées.

Je pars avec le vent, peuple d'Orphalese, mais je ne descends pas dans le néant ;

Et si ce jour n'est pas l'accomplissement de vos besoins et de mon amour, qu'il soit alors la promesse d'autre jour.

Les besoins de l'homme changent, mais non son amour, ni son désir que son amour puisse combler ses besoins.

Aussi sachez que, du plus grand silence, je reviendrai.

La brume qui s'évapore à l'aube, ne laissant que la rosée dans les champs, s'élèvera et se rassemblera en un nuage qui retombera alors en pluie.

Et ce que j'ai été n'est pas sans ressembler à la brume.

Dans la tranquillité de la nuit, j'ai marché dans vos rues, et mon esprit a pénétré vos maisons,

Et vos cœurs battaient avec le mien, votre souffle était sur mon visage et je vous connaissais tous.

Oui, je connaissais vos joies et vos peines, et en votre sommeil vos rêves étaient mes rêves.

Et maintes fois j'ai été parmi vous, tel un lac parmi les montagnes.

De vos êtres je reflétais les sommets et les versants inclinés, et même les transhumances de vos pensées et de vos désirs.

Et vers mon silence ruisselait le rire de vos enfants, et venaient en rivière les aspirations de vos jeunes.

Et lorsqu'ils atteignaient mes profondeurs, les ruisseaux et les rivières ne tarissaient pas pour autant leurs chants.

Mais des choses plus douces encore que les rires, et plus grandes que les aspirations venaient à moi.

C'était tout l'infini de votre être ;

L'homme immense de qui vous êtes tous les cellules et les tendons ;

Celui en qui tous vos chants ne sont qu'une silencieuse palpitation.

C'est en l'homme immense que vous êtes immense,

Et c'est en le contemplant que je vous ai contemplé et que je vous ai aimé.

Car quelles distances l'amour peut-il atteindre, qui ne se trouvent en cette sphère immense ?

Quelles visions, quelles attentes et quelles audaces peuvent s'élancer et dépasser son vol ?

Comme un chêne géant recouvert de fleurs de pommier, est l'homme immense en vous.

Sa puissance vous lie à la terre, son parfum vous élève dans l'espace, et dans son invincibilité vous êtes immortels.

On vous a dit que, à l'image d'une chaîne, vous êtres aussi faibles que le plus faible de vos maillons.

Ce n'est que la moitié de la vérité. Vous avez aussi la force du plus fort de vos maillons.

Vous mesurer par vos actes les plus infimes, est comme évaluer la puissance de l'océan à la fragilité de son écume.

Vous juger par vos défaillances, est jeter le blâme sur les saisons pour leur inconstance.

Oui, vous êtes comme l'océan,

Et pourtant les vaisseaux qui reposent lourdement à terre attendent la haute mer sur vos rivages, car tel l'océan, vous ne pouvez hâter le rythme de vos marées.

Et à l'image des saisons vous êtes aussi,

Et bien qu'en votre hiver vous reniiez votre printemps,

Le printemps, reposant en vous, sourit dans sa somnolence et n'est pas offensé.

Ne pensez pas que je dise ces choses afin que vous puissiez vous dire les uns aux autres, "Il a bien fait notre éloge. Il n'a vu que le bien en nous".

Je ne dis avec des mots que ce que vous connaissez vous-même en pensée.

Et qu'est-ce que la connaissance dite avec des mots, sinon l'ombre de la connaissance sans mots ?

Vos pensées et mes mots sont des ondes d'une mémoire scellée qui garde le souvenir de nos jours passés,

Et des jours anciens, quand la terre ne nous connaissait pas, ni ne se connaissait elle-même,

Et des nuits où la terre fut forgée dans le chaos.

Des sages sont venus à vous pour vous donner de leur sagesse. Je suis venu pour prendre de votre sagesse :

Et voici ce que j'ai trouvé, qui est plus important que la sagesse.

C'est un esprit de flamme en vous, qui rassemble toujours plus de lui-même,

Tandis que vous, insouciants de sa croissance, déplorez la flétrissure de vos jours.

C'est la vie en quête de vie, dans des corps qui redoutent le tombeau.

Il n'y a pas de tombes ici.

Ces montagnes et ces plaines sont un berceau et un marchepied.

Chaque fois que vous passez dans ces champs où vous avez enseveli vos ancêtres, regardez les bien, et vous verrez vos enfants et vous-mêmes dansant la main dans la main.

En vérité, vous engendrez souvent la gaieté sans même le savoir.

D'autres sont venus à vous, à qui vous avez donné la richesse, le pouvoir et la gloire en échange de promesses dorées, faites aux dépends de votre foi.

Je vous ai donné moins qu'une promesse, et pourtant vous avez été encore plus généreux envers moi.

Vous m'avez donné ma plus profonde soif de la vie.

Certainement, aucun présent n'est plus grand pour un homme que celui qui transforme tous ses desseins en lèvres desséchées et toute la vie en fontaine.

Et en cela résident mon honneur et ma récompense -

Car chaque fois que je viens boire à la fontaine, je trouve l'eau vive elle-même assoiffée ;

Et elle me boit tandis que je la bois.

Certain d'entre vous m'ont trouvé trop fier et trop timide pour recevoir des présents.

Je suis en effet trop fier pour recevoir un salaire, mais non pour recevoir un présent.

Et bien que j'aie mangé des baies parmi les collines, alors que vous m'auriez voulu assit à votre table,

Et dormi sous le portique du temple, alors que vous m'auriez hébergé avec joie,

N'était-ce pas cependant votre adorable souci de mes jours et de mes nuits qui a rendu la nourriture agréable à ma bouche, et revêtu mon sommeil de visions ?

Pour ceci surtout je vous bénis :

Vous avez beaucoup donné et vous n'en savez rien.

En vérité, la gentillesse qui se regarde dans un miroir se pétrifie,

Et une bonne action qui s'appelle par des noms tendres devient comme une malédiction.

Et certains d'entre-vous m'ont trouvé distant, et ivre de ma propre solitude,

Et vous avez dit, "Il s'entretient avec les arbres de la forêt, mais pas avec les gens.

Il s'assied seul au sommet des collines et regarde de haut notre cité."

Il est vrai que j'ai gravi les collines et marché en des lieux éloignés.

Comment aurais-je pu vous voir, sinon d'une grande hauteur ou d'une grande distance ?

En vérité, comment peut-on être proche, sinon en étant loin ?

Et d'autres parmi vous m'ont appelé, sans le dire en paroles, et ont dit :

"Etranger, étranger, amoureux des hauteurs inaccessibles, pourquoi résides-tu dans les sommets, où les aigles font leur nid ?

Pourquoi cherches-tu ce qui ne peut être atteint ?

Quelles tempêtes veux-tu prendre dans tes filets ?

Et quels oiseaux éphémères chasses-tu dans les cieux ?

Viens et soit des nôtres.

Descend et apaise ta faim avec notre pain, et ta soif avec notre vin."

Dans la solitude de leur âme, ont-ils dit ces choses ;

Mais si leur solitude avait été plus profonde, ils auraient su que je ne cherchais que le secret de vos joies et de vos peines,

Et que je ne chassais que votre moi-immense qui marche dans le ciel.

Mais le chasseur a aussi été la proie ;

Car bien de mes flèches ne quittèrent mon arc que pour atteindre ma propre poitrine.

Et celui qui voulu être l'oiseau a aussi rampé ;

Car lorsque mes ailes étaient étendues dans le soleil, leur ombre portée sur la terre était une tortue.

Et moi l'homme de foi, fut aussi le sceptique ;

Car souvent ai-je mis mon doigt dans ma propre blessure, afin d'obtenir la plus grande foi en vous et la plus grande connaissance de vous.

Et c'est avec cette foi et cette connaissance que je dis,

Vous n'êtes pas prisonniers de vos corps, ni confinés dans vos maisons ou dans vos champs.

L'essence de votre être demeure au-dessus des montagnes et vagabonde avec le vent.

Ce n'est pas une chose qui rampe vers le soleil pour se chauffer, ou creuse des trous dans la terre pour se protéger.

Mais une chose libre, un esprit qui enveloppe la terre et se déplace dans l'éther.

Si ces mots ont été vagues, ne cherchez pas à les rendre clairs.

Le vague et le nébuleux sont le commencement de toutes choses, mais non leur fin,

Et je voudrais que vous vous souveniez de moi comme d'un commencement.

La vie, et tout ce qui vit, est conçue dans la brume et non dans le cristal.

Et qui sait si le cristal n'est pas la brume qui se dissipe ?

Je voudrais que vous vous souveniez de ceci, en vous souvenant de moi :

Ce qui semble le plus faible et le plus incertain en vous, est le plus fort et le plus déterminé.

N'est-ce pas votre respiration qui a érigé et fortifié votre squelette ?

Et n'est-ce pas un rêve qu'aucun d'entre vous ne se souvient d'avoir rêvé, qui a bâti votre ville et fabriqué tout ce qui s'y trouve ?

Puissiez-vous ne voir que le flux et le reflux de cette respiration, et vous cesseriez de voir autre chose,

Et si vous pouviez entendre le chuchotement du rêve, vous n'entendriez aucun autre son.

Mais vous ne voyez pas, ni n'entendez, et cela est bon.

Le voile qui couvre vos yeux de nuages sera soulevé par les mains qui l'ont tissé.

Et l'argile qui comble vos oreilles sera percée par les doigts mêmes qui l'ont pétri.

Et vous verrez.

Et vous entendrez.

Pourtant, vous ne déplorerez point d'avoir connu la cécité, ni ne regretterez d'avoir été sourd.

Car en ce jour vous connaîtrez les desseins cachés de toutes choses.

Et vous bénirez l'obscurité de même que vous avez béni la lumière.

Après avoir dit ces choses, il regarda autour de lui, et il vit le capitaine de son vaisseau se tenant à la barre et fixant tantôt les voiles déployées, tantôt l'horizon.

Et il dit :

Patient, trop patient est le capitaine de mon vaisseau.

Le vent souffle, et les voiles sont sans repos ;

Même le gouvernail implore un cap ;

Pourtant, mon capitaine attend calmement mon silence.

Et ceux-ci, mes marins, qui ont entendu le chœur de la plus grande mer, ils m'ont aussi écouté avec patience.

Maintenant, ils n'attendront plus.

Je suis prêt.

Le ruisseau a atteint l'océan, et une fois encore la grande mère tient son fils contre sa poitrine.

Adieu, peuple d'Orphalese.

Ce jour a pris fin.

Il se clôt sur nous, tel un nénuphar, sur son propre lendemain.

Ce qui nous fut donné ici, nous le garderons,

Et si cela ne suffit pas, alors nous devrons encore nous retrouver ensemble, et ensemble tendre nos mains vers celui qui donne.

N'oubliez pas que je reviendrai vers vous.

Encore un peu de temps, et ce vers quoi j'aspire rassemblera la poussière et l'écume pour façonner un autre corps.

Encore un peu de temps, un instant de repos au gré du vent, et une autre femme m'enfantera.

Adieu à vous, et à la jeunesse que j'ai passé avec vous.

Ce ne fut qu'hier que nous nous rencontrâmes en rêve,

Vous avez chanté pour moi dans ma solitude, et de vos élans j'ai construit une tour dans le ciel.

Mais maintenant notre sommeil s'est évanoui et notre rêve a pris fin, et déjà l'aube n'est plus.

Le soleil est au-dessus de nous et notre somnolence s'est transformée en plein éveil, et nous devons nous séparer.

Si, au crépuscule de la mémoire, nous devons nous rencontrer de nouveau, nous parlerons encore ensemble et vous me chanterez un chant plus profond.

Et si nos mains doivent se rencontrer dans un autre rêve, nous construirons une autre tour dans le ciel.

Disant cela, il fit un signe aux marins et sur-le-champ ils levèrent l'ancre, larguèrent les amarres, et firent route vers l'est.

Et un cri vint du peuple comme d'un seul cœur, et il s'éleva dans le crépuscule et fut porté sur la mer comme un grand appel de trompe.

Seule Almitra gardait le silence, fixant le vaisseau jusqu'à ce qu'il s'évanouisse dans la brume.

Et quand tout le peuple fut dispersé, elle demeura seule sur la jetée, se souvenant en son cœur de ses paroles :

Encore un peu de temps, un instant de repos au gre du vent, et une autre femme m'enfantera.


J'espère que vous avez eu du plaisir à feuilleter ce monument de Gibran KHALIL

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La mort

Publié le par fethiok


CHAPITRE XXVI


         

 

La mort

 
Puis Almitra parla, disant : Nous voudrions vous interroger au sujet de la Mort.

Et il répondit :

Vous voudriez connaître les secrets de la mort.

Mais comment le trouverez-vous sinon en cherchant au cœur même de la vie ?

Le hibou dont les yeux perçant la nuit sont aveugles le jour, ne peut révéler le mystère de la lumière.

Et si vous voulez vraiment apercevoir l'esprit de la mort, ouvrez grand votre cœur dans le corps de la vie.

Car la vie et la mort sont une, de même que le fleuve et l'océan sont un.

Dans les profondeurs de vos espoirs et de vos désirs, réside votre silencieuse connaissance de l'au-delà ;

Et comme des graines rêvant sous la neige, votre cœur rêve du printemps.

Ayez confiance dans les rêves, car en eux est cachée la porte de l'éternité.

Votre peur de la mort n'est autre que le frémissement du berger, alors qu'il se tient devant le roi dont la main va se poser sur lui pour l'honorer.

Le berger n'est-il pas ravi, malgré son tremblement, de porter la marque du roi ?

Pourtant, n'est-il pas plus conscient encore de son tremblement ?

Car qu'est-ce que mourir, si ce n'est être debout, nu, face au vent et fondre dans le soleil ? Et qu'est-ce que cesser de respirer sinon libérer le souffle de ses marées tempétueuses, afin qu'il s'élève et se dilate et recherche Dieu sans entraves ?

C'est seulement quand vous aurez bu à la rivière du silence que vous chanterez vraiment.

Et quand vous aurez atteint le sommet de la montagne, vous commencerez votre ascension.

Et quand la terre réclamera vos membres, alors vous danserez vraiment.

 

Gibran KHALIL

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La religion

Publié le par fethiok

CHAPITRE XXV

 

La religion

 
 
Et un vieux prêtre dit, Parle-nous de la Religion.

Et il dit :

Ai-je parlé d'autre-chose aujourd'hui ?

La religion n'est-elle pas tout acte et toute réflexion,

Et ce qui est ni acte ni réflexion, mais un émerveillement et une surprise jaillissant sans trêve de l'âme, même quand les mains taillent la pierre ou tendent le métier à tisser ?

Qui peut disjoindre sa foi de ses actions, ou sa conviction de ses occupations ?

Qui peut répandre ses heures devant lui, disant, "Celles-ci pour Dieu et celles-là pour moi-même ; celles-ci pour mon âme et ces autres pour mon corps" ?

Toutes vos heures sont des ailes qui battent à travers l'espace qui sépare votre moi de votre moi.

Celui qui porte sa moralité comme ses plus beaux habits, serait mieux dénudé.

Le vent et le soleil ne marqueront pas de rides dans sa peau.

Et celui qui règle sa conduite selon la morale emprisonne l'oiseau chanteur de son être dans une cage.

Le chant le plus libre ne peut passer à travers les barreaux et les grilles.

Et celui pour qui le culte est une fenêtre, que l'on peut aussi bien ouvrir que fermer, n'a pas encore visité la maison de son âme dont les fenêtres sont ouvertes de l'aurore à l'aurore.

Votre vie de tous les jours est votre temple et votre religion.

Chaque fois que vous y pénétrez, emportez avec vous votre être tout entier.

Prenez la charrue et la forge et le maillet et le luth,

Les choses que vous avez façonnées pour votre besoin ou pour votre délice.

Car dans le rêve, vous ne pouvez vous élever au-delà de vos réussites ni sombrer plus bas que vos échecs.

Et prenez tous les hommes avec vous :

Car dans l'adoration vous ne pouvez voler plus haut que leurs espoirs ni vous abaisser plus bas que leur désespoir.

Et si vous voulez connaître Dieu, ne soyez donc pas celui qui résout les énigmes.

Regardez plutôt auprès de vous, et vous Le verrez jouant avec vos enfants,

Et regardez dans l'espace ; vous Le verrez marchant dans les nuages, étendant Ses bras dans l'éclair et retombant en pluie.

Vous Le verrez sourire dans les fleurs, puis s'élevant et agitant Ses mains dans les arbres.

Gibran KHALIL

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La beauté

Publié le par fethiok

CHAPITRE XXIV

  

 

La beaute

 
 
 

Et un poète dit, Parle-nous de la Beauté.

Et il répondit :

Où chercherez-vous la beauté et comment la trouverez-vous, si elle n'est elle-même votre chemin et votre guide ?

Et comment parlerez-vous d'elle, si elle n'est le fil qui tisse vos paroles ?

Les affligés et les stigmatisés disent, "La beauté est bonne et douce.

Comme une jeune mère intimidée par sa propre gloire, elle passe parmi nous."

Et les passionnés disent, "Non, la beauté procède de la puissance et de la terreur.

Comme la tempête elle secoue la terre sous nos pieds, et le ciel au-dessus de nos têtes."

Et les fatigués et les las disent, "La beauté est faite de doux murmures. Elle parle en notre esprit.

Sa voix cède à nos silences, comme une lumière à peine visible qui vacille dans la peur de l'ombre."

Et les impétueux disent, "Nous l'avons entendu crier à travers les montagnes,

Et avec ses cris viennent le bruit des sabots, et le battement des ailes et le rugissement des lions."

La nuit, les veilleurs de nos cités disent, "La beauté se lèvera à l'est, avec l'aurore."

Et à midi, les travailleurs et les voyageurs disent, "Nous l'avons vu se pencher sur la terre des fenêtres du couchant."

En hiver, ceux qui sont enneigés disent, "Elle viendra avec le printemps, bondissant sur les collines."

Et dans la chaleur de l'été les moissonneurs disent, "Nous l'avons aperçue dansant avec les feuilles de l'automne, avec des flocons de neige dans ses cheveux."

Toutes ces choses, vous les avez dites de la beauté,

Cependant, en vérité, vous ne parlez pas d'elle, mais de vos besoins insatisfaits,

Et la beauté n'est pas un besoin, mais une extase.

Elle n'est pas une bouche assoiffée, ni une main vide et tendue,

Mais plutôt un cœur embrasé et une âme enchantée.

Elle n'est pas l'image que vous voudriez voir ni le chant que vous voudriez entendre,

Mais plutôt une image que vous voyez bien que vous fermiez vos yeux, et un chant que vous entendez quand bien même vous bouchez vos oreilles.

Elle n'est pas la sève sous l'écorce desséchée, ni une aile attachée à une serre,

Mais plutôt un jardin pour toujours épanoui et une nuée d'anges à jamais en vol.

Peuple d'Orphalese, la beauté est la vie quand la vie dévoile sa face sacrée.

Mais vous êtes la vie et vous êtes le voile.

La beauté est l'éternité se contemplant dans un miroir.

Mais vous êtes l'éternité et vous êtes le miroir.

 

Gibran Khalil

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Le plaisir

Publié le par fethiok

CHAPITRE XXIII

 

Le plaisir

 
 
Alors, un ermite, qui visitait la ville une fois par an, s'avança et dit, Parle-nous du Plaisir.

Et il répondit, disant :

Le plaisir un chant de liberté,

Mais il n'est pas la liberté.

Il est l'épanouissement de vos désirs,

Mais non leur fruit.

C'est un abîme appelant un sommet,

Mais ni un abîme ni un sommet.

C'est le prisonnier prenant son envol,

Mais non l'espace qui l'entoure.

Oui, en vérité, le plaisir est un chant de liberté.

Et je serai trop heureux de vous l'entendre chanter de tout votre cœur ; mais je ne voudrai pas vous voir perdre vos cœurs en ce chant.

Certains parmi vos jeunes recherchent le plaisir comme s'il était tout, et ils sont jugés et châtiés.

Je ne voudrais pas les juger, ni les châtier. Je voudrais qu'ils cherchent.

Car ils trouveront le plaisir, mais pas lui seul ;

Sept sont ses sœurs, et la moindre d'entre elles est plus belle que le plaisir.

N'avez-vous point entendu parler de l'homme qui creusait la terre pour découvrir des racines, et qui trouva un trésor ?

Et certains de vos anciens se souviennent du plaisir avec regret, comme des fautes commises en état d'ivresse.

Mais le regret est pour l'esprit un obscurcissement, et non son châtiment.

Ils devraient se souvenir de leurs plaisirs avec reconnaissance, ainsi qu'ils se souviennent d'une récolte d'un été.

Pourtant, si le regret les réconforte, laissez-les en être réconfortés.

Et il y a parmi vous ceux qui ne sont ni assez jeune pour chercher, ni assez vieux pour se souvenir ;

Et dans leur crainte de chercher et de se souvenir, ils fuient le plaisir, de peur de négliger l'esprit ou de lui faire offense.

Mais dans leur renoncement même est leur plaisir.

Et ainsi ils trouvent également un trésor, bien qu'ils creusent à la recherche de racines de leurs mains tremblantes.

Mais dites-moi, qui peut prétendre offenser l'esprit ? Le rossignol offensera-t-il la tranquillité de la nuit, ou la luciole celle des étoiles ?

Et la flamme ou la fumée de votre feu sera-t-elle un fardeau pour le vent ?

Croyez-vous que l'esprit soit un étang paisible que vous pouvez troubler d'une perche ?

Souvent, en reniant le plaisir vous ne faites qu'accumuler le désir dans les replis de votre être.

Qui peut savoir si ce qui paraît oublié aujourd'hui n'est pas dans l'attente de vos lendemains ?

Votre corps, lui, connaît son hérédité et son juste besoin et ne voudra pas être déçu.

Et votre corps est la harpe de votre âme,

Et il n'en tient qu'à vous d'en issir une musique ravissante, ou des sons discordants.

Et maintenant vous vous demandez en votre cœur, "Comment allons-nous distinguer ce qui est bon dans le plaisir de ce qui ne l'est pas ?".

Allez dans vos champs et vos jardins, et vous découvrirez que butiner le nectar de la fleur est le plaisir de l'abeille,

Mais c'est aussi le plaisir de la fleur de donner son nectar à l'abeille.

Car pour l'abeille, la fleur est une source de vie,

Et pour la fleur, l'abeille est la messagère de l'amour,

Et pour tous deux, l'abeille et la fleur, donner et recevoir le plaisir sont un besoin et une extase.

Peuple d'Orphalese, soyez en vos plaisirs comme la fleur et l'abeille.

 

Khalil Gibran

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La prière

Publié le par fethiok

CHAPITRE XXII


                                                                                                                    La prière
   

Puis une prêtresse dit, parle-nous de la Prière.

Et il répondit, disant :

 

Vous priez quand vous êtes dans la détresse et le besoin ; puissiez-vous également prier dans la plénitude de votre joie et en vos jours d'abondance.

Car qu'est-ce que la prière sinon la dilatation de votre être dans l'éther de la vie ?

Et si c'est pour votre réconfort que vous déversez votre trouble dans l'espace, c'est aussi pour votre plaisir que vous répandez l'aurore de votre cœur.

Et si vous ne pouvez que pleurer quand votre âme vous appelle à la prière, elle devrait vous aiguillonner encore et encore, en dépit de vos pleurs, jusqu'à ce que vienne en vous le rire.

Quand vous priez, vous vous élevez dans les airs à la rencontre de ceux qui sont en train de prier en ce même instant, et que vous n'auriez jamais rencontré en dehors de la prière.

Aussi, que votre visite en ce temple invisible ne soit qu'extase et tendre communion.

Car si vous entrez dans le temple sans autre but que de demander, vous n'obtiendrez rien :

Et si vous y entrez pour vous mortifier, vous ne serez pas élevé :

Ou même si vous y entrez pour solliciter le bonheur pour les autres, vous ne serez pas entendu.

Il suffit d'entrer dans le temple invisible.

Je ne puis vous apprendre comment prier avec des mots.

Dieu n'écoute point vos mots, sauf lorsque Lui-même les prononce à travers vos lèvres.

Et je ne puis vous apprendre la prière des mers et des forêts et des montagnes.

Mais vous qui êtes nés dans les montagnes et les forêts et les mers, vous pouvez trouver leur prière en votre cœur,

Et si seulement vous écoutiez dans la tranquillité de la nuit, vous les entendrez dire en silence :

"Notre Dieu, qui êtes notre moi-ailé, ta volonté en nous est notre volonté.

Ton désir en nous est notre désir.

C'est ton élan en nous qui voudrait transformer nos nuits, qui t'appartiennent, en jours, qui t'appartiennent aussi.

Nous ne pouvons rien te demander, car tu connais nos besoins avant même qu'ils ne soient nés en nous :

Tu es notre besoin, et dans le don de plus de toi même, tu nous donnes tout."

 

GibranKhalil

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Le bien et le mal

Publié le par fethiok

CHAPITRE XXI
                                             
                                                             Le bien et le mal


                          
           Et un des aïeux de la cité dit, Parle-nous du Bien et de Mal.

Et il répondit :

Du bien en vous je puis parler, mais non de ce qui est mal.

Car qu'est-ce que le mal sinon le bien torturé par sa propre faim et sa propre soif ?

En vérité, quand le bien est affamé, il recherche la nourriture même dans les grottes obscures, et quand il a soif il se désaltère même dans des eaux mortelles.

Vous êtes bon quand vous êtes unis avec vous-même.

Pourtant, vous n'êtes pas mauvais quand vous n'êtes pas uni avec vous-même.

Car une maison divisée n'est pas un repaire de voleurs, elle n'est qu'une maison divisée.

Et un navire sans gouvernail peut dériver sans but près d'îles dangereuses, mais ne pas sombrer.

Vous êtes bon quand vous vous efforcez de donner de vous-même.

Pourtant, vous n'êtes pas mauvais quand vous cherchez le profit pour vous-même.

Car quand vous cherchez le profit vous n'êtes qu'une racine qui s'agrippe à la terre et tête à son sein.

Certainement, le fruit ne peut dire à la racine, "Soit à mon image, plein et mûr et toujours généreux de ton abondance".

Car pour le fruit, donner est une nécessité, et recevoir est une nécessité pour la racine.

Vous êtes bon quand vous êtes pleinement conscients dans votre parole.

Pourtant, vous n'êtes point mauvais quand vous êtes endormi alors que votre langue titube sans but.

Et même un discours chancelant peut fortifier une langue faible.

Vous êtes bon quand vous marchez vers votre but fermement et d'un pas hardi.

Pourtant, vous n'êtes point mauvais quand vous y allez en boitant.

Même celui qui boite ne va pas à reculons.

Mais vous qui êtes forts et rapides, veillez à ne pas boiter devant les estropiés en croyant être gentil.

Vous êtes bon d'innombrables manières et vous n'êtes point mauvais quand vous n'êtes pas bon.

Vous ne faites que musarder et paresser.

Quel malheur que les cerfs ne puissent donner leur promptitude aux tortues.

Votre bonté réside dans votre aspiration envers votre moi-géant : et cette aspiration existe en vous tous.

Mais en certain d'entre vous, cette aspiration est un torrent qui se rue puissamment vers la mer, emportant les secrets des coteaux et les chants de la forêt.

Et en d'autres, elle est un ruisseau paisible qui se perd en méandres et en détours et s'attarde avant d'atteindre le rivage.

Mais que ceux chez qui l'aspiration brûle ne disent pas à ceux chez qui elle est faible, "Pourquoi es-tu lent et hésitant ?".

Car celui qui est vraiment bon ne demande pas à celui qui est nu, "Où sont tes vêtements ?", ni au sans logis, "Qu'est devenue ta maison ?"

 

Gibran KHALIL

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